AFRIQUE DU SUD 82 : CGT F1 TEAM

Imaginez l’espace d’un moment tous les pilotes de F1 de cette saison virés. Raus les Alonso, Vettel, Hamilton, Grosjean et j’en passe. Imaginez un instant que tous ces pilotes soient virés car ils refusent de signer un papier qui leur est imposé de gré ou de force. N’imaginez pas trop fort car c’est déjà arrivé !

S’il y a bien des métiers où on verrait mal une grève, pilote de Formule 1 doit bien figurer en tête de la liste (avec astronaute et pongiste). Mais, car oui il y a toujours des mais ici, la Formule 1 est imprévisible. Et Dieu sait que j’adore ça.

GUERRE FISA-FOCA

Je vous propose de retourner dans les années 1980. 1982 pour être plus précis. En ces temps anciens, Schumacher n’était pas un pilote mais un gardien de but un tantinet agressif et les poltergeists appréciaient mal qu’on construise des maisons sur leur cimetière.

A cette époque, deux entités se déchiraient pour diriger la F1. D’un côté, il y avait la Fédération Internationale du Sport Automobile (FISA) et de l’autre, la Formula One Constructors Association (FOCA). La FISA était dirigée par le sympathique français Jean-Marie Balestre tandis que la FOCA était menée par Bernie Ecclestone, futur grand argentier de la F1.

La FISA était la plus légitime car elle découlait directement de la FIA et soutenait une F1 turbocompressée sécuritaire. Mais la FOCA avait aussi raison d’être. Elle soutenait les équipes anglaises qui ne fabriquaient pas leur propre moteur et de ce fait, subissaient la loi des équipes FISA. Les équipes FOCA, majoritaires, étaient partisanes des jupes coulissantes, améliorant l’adhérence dans les virages mais terriblement dangereuses. Ce système fut en partie responsable de la mort des pilotes Patrick Depailler et de Gilles Villeneuve.

Cette guerre idéologique entre légalistes de la FISA et Anglois de la FOCA faisait rage. Le point de non-retour fut atteint à de nombreuses reprises. Plusieurs courses furent prises en otage par la FISA ou la FOCA et, sans accords trouvés, se déroulèrent hors-championnat. On peut citer les Grands Prix d’Espagne 1980 et d’Afrique du Sud 1981, avec un plateau 100% FOCA ainsi que le Grand Prix de Saint-Marin 1982 avec un plateau 100% FISA. Pensant bénéficier d’un soutien conséquent, la FOCA fut à deux doigts d’organiser « son » championnat en 1981 avec une première course-pirate mais ce fut un flop retentissant.

SUPER-LICENCE

C’est donc dans une atmosphère plus que lourde que le championnat 1982 débute. La rivalité entre FISA et FOCA est à son paroxysme. Le championnat 1981 s’est joué à la dernière course, Nelson Piquet dépossédant la couronne à son rival Carlos Reutemann. Les voitures vont de plus en plus vite et sont de moins en moins sûres. A cette époque, aucun crash-test n’est requis pour qu’une voiture soit jugée légale. Ajoutez à ça les jupes coulissantes et les turbo qui font monter la puissance maximale du moteur à 1000 chevaux, agitez avec vigueur et vous obtenez ce genre de cercueil roulant :

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La Ferrari 126C2 de 1982. Ici, Gilles Villeneuve à Long Beach (Etats-Unis).

Dans ce monde imbibé d’essence, une nouvelle règle va jouer le rôle d’étincelle. J’ai nommé la super-licence. Alain Prost est à blâmer pour la création de cette infamie. En effet, le Français était pilote McLaren en 1980 et contractuellement lié à l’équipe en 1981. Mais rien ne l’empêcha de rejoindre Renault en cette même année. Donc pour palier à de tels départs impromptus, l’article 1 de la super-licence oblige les pilotes à inscrire la date d’expiration de leur contrat. De plus, la licence est valable pour un an seulement. Vous parlez d’une liberté…

Un autre article passe mal également. L’article 5 dit clairement que les pilotes n’ont pas le droit de faire du tort « aux intérêts moraux et matériels ainsi qu’à l’image de la Formule 1. » En d’autres termes : Kritik verboten.

IL Y AURA DU SANG

La première course de la saison à Kyalami (Afrique du Sud) arrive à grand pas. Un homme va lire les articles de la super-licence en détail et va refuser de signer quoi que ce soit. Cet homme, c’est Niki Lauda. Le triple champion du monde fait son come-back dans la discipline après deux ans de retraite. Il avertit Didier Pironi, le président de l’association des pilotes (GPDA), de la menace qui plane sur leur liberté.

On force les pilotes à signer la licence sous peine d’exclusion et Pironi monte au créneau. Il est pilote Ferrari, membre de la FISA. Lauda est pilote McLaren, membre de la FOCA. Mais quelle organisation est responsable de ce désastre ? Les deux ! FISA et FOCA sont à l’origine de cette super-licence. Étonnamment, Balestre et Ecclestone sont tombés et d’accord pour une fois. Lauda et Pironi font fi du pacte fait entre les deux dirigeants. Ils parlent au nom des pilotes et demandent à ce que le texte soit revu.

Mais la FISA ne démord pas et les desideratas sont tout bonnement rejetés. Le jeudi, jour des premiers essais, à huit heures du matin, un autocar quitte le circuit. A son bord ? Les 30 pilotes engagés pour la course ! Tous votent pour la grève. Un seul homme manque toutefois à l’appel : Jochen Mass. L’Allemand arrive trop tard sur le circuit et rate le départ du bus. Il aurait pu toutefois rejoindre ses comparses mais préféra rester sur le circuit. Il soutient les pilotes mais refuse la grève.

Le véhicule s’arrête à l’hôtel Sunnyside Park de Johannesburg, à 20 kilomètres du circuit. Tandis que les grévistes s’enferment, Mass roule. Il effectue quelques tours de piste, complètement seul. Scène aberrante face à des spectateurs qui, j’en suis certain, devaient être aux anges. Pironi revient sur le circuit en qualité de porte-parole des pilotes. L’objectif est clair : faire plier les instances dirigeantes.

Des heures de négociations plus tard, la réunion s’achève enfin. Tous les pilotes, excepté Jochen Mass, sont suspendus à vie !

Voyez ci-dessus les clichés immortalisant la grève. Cliquez sur les images pour voir les descriptions.

LES PILOTES PRENNENT LE MAQUIS

Balestre est formel. Il ne cédera pas et décide même de reporter la course à la semaine prochaine en promettant « 30 nouveaux pilotes. » Les grévistes ne prennent pas ses menaces au sérieux et restent groupés. En s’installant dans un endroit reculé, loin de la pression de leurs patrons, ils espèrent réfléchir calmement à une stratégie pour faire plier FISA et FOCA.

Mais aucun n’est prêt pour le moment à faire quelconque concession. Frank Williams, boss de l’équipe éponyme, inflige 10 000 dollars d’amende à ses pilotes, Keke Rosberg et Carlos Reutemann. Bernie Ecclestone, qui dirige également l’équipe Brabham, abonde dans son sens. Il licencie sur-le-champ  Riccardo Patrese et surtout le champion du monde en titre Nelson Piquet !

A l’hôtel, les maquisards tentent tant bien que mal de remonter le moral des troupes et improvisent spectacles sur spectacles. Gilles Villeneuve et Elio de Angelis, respectivement employés de Ferrari et Lotus, se relaient au piano. Lorsque l’un joue du Mozart, l’autre joue du Scott Joplin. Carlos Reutemann, tout fraîchement amendé, s’improvise gardien de but face aux portes condamnées de la salle. Gilles Villeneuve, désormais homme multitâches, joue les bodyguards façon Kevin Costner et se charge d’accompagner les pilotes lors des incontournables arrêts-toilettes.

Vers la fin de la journée, Balestre revient à peu près à la raison. La FISA lance un dernier ultimatum : tous les maquisards doivent impérativement se présenter sur le circuit le lendemain matin à 9 heures avec des excuses en bonne et due forme, sinon… Mais l’ultimatum ne semble pas faire trembler les pilotes pour autant. Les voilà préparant ce qui risque d’être une nuit très agitée.

NUIT DE FOLIE

La nuit tombe et pour éviter que le groupe ne se désolidarise, tous décident de dormir dans la salle d’hôtel. Les 30 meilleurs pilotes du monde s’enferment donc et dorment à même le sol. Il est assez difficile de se procurer des matelas et voilà que certains partagent leur couche avec d’autres !

On aperçoit ainsi Alain Prost dormir avec Gilles Villeneuve. Les autres pilotes blaguent devant la scène en imaginant le fruit d’une éventuelle union entre ces deux monstres du sport auto. Lauda partage son lit avec Patrese, celui qui le partage avec Rosberg ronfle tout au long de la nuit. Gilles Villeneuve aurait étouffé les ronflements du concerné en l’enveloppant dans une couverture.

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De gauche à droite : Villeneuve, Lauda, Prost, Giacomelli, Patrese.

Un homme est chargé de s’occuper d’éventuels intrus : Patrick Tambay. Le Français taillé dans la roche fait son retour en F1 chez Arrows. Il remplace Marc Surer, blessé, et n’a franchement rien à perdre dans l’histoire. Il l’a clairement dit, c’est Ferrari ou rien. Alors quand Jackie Oliver, son patron, essaie de forcer la porte avec des agents de police en pleine nuit, Tambay leur ouvre non sans oublier de distribuer quelques gifles au passage… Un joyeux bordel en somme.

Malgré tout, les pilotes sont plus unis que jamais. Enfin vraiment ? Le lendemain matin, un d’entre eux manque à l’appel : Teo Fabi. Le jeune italien n’a même pas disputé une course dans sa carrière qu’il se retrouve à devoir faire la grève. Harcelé par son équipe Toleman depuis la veille, il craque et quitte l’hôtel. Les pilotes ne lui pardonneront jamais cette « traîtrise » , allant même jusqu’à romancer sa fuite. Il aurait quitté l’hôtel par une fenêtre des toilettes. Rumeur ou vérité ? L’intéressé niera tout en bloc.

SUITE… F1

Le vendredi, à 9 heures, alors qu’on attend tous le retour des grévistes, seul Pironi retourne sur le circuit ! Le Français compte encore négocier jusqu’à obtenir gain de cause. Et après 24 heures de bras de fer, les pilotes l’obtiennent. La super-licence retourne dans les cartons de la Fédé.

C’est dans la joie et l’allégresse la plus totale que la course reprend ses droits à Kyalami. Patrick Tambay, pas emballé par son Arrows A4 et désabusé par l’ambiance pesante sur le circuit, claque la porte avant les qualifications ! Jackie Oliver doit trouver un pilote dans l’urgence et il le trouve… dans le public ! En effet, Brian Henton se trouvait par hasard dans la région et l’ex-pilote Toleman avait pris ses billets pour voir la course depuis les tribunes. Le choix fut cornélien, mais il préféra conduire l’Arrows plutôt que de voir la course assis bien au chaud.

Le jour de la course, Prost s’imposa (mais c’est une autre histoire) et une fois la course finie, tous les pilotes furent exclus de nouveau ! Balestre ne pouvait tout simplement pas les laisser gagner la partie aussi facilement, surtout après une grève. Toutefois, les équipes s’allièrent aux pilotes et les sanctions sautèrent la semaine suivante. The End.

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