ANDREA DE CRASHARIS

« Pour quelqu’un qui a toujours été devant, être derrière était merdique. Les départs étaient terriblement dangereux, vous vous retrouviez à côté de types comme de Cesaris… de types qui ne savaient pas tenir un foutu volant »

Le phrasé de Nelson Piquet, triple champion du monde, peut surprendre mais sachez qu’il n’est pas le seul à le penser. Andrea de Cesaris a piloté en F1 de 1980 à 1994 et n’a fini qu’un quart de ses courses qui s’élèvent tout de même à 208. La fiabilité de ses machines est à blâmer en partie, certes, mais l’Italien aux cheveux bouclés n’y allait pas de main morte non plus. Accidents, accrochages, sorties de piste, tête-à-queue, il aura décidément tout fait. « De Crasharis » , le surnom donné par ses pairs, avait toutefois une vitesse de pointe extraordinaire. Quand il ne se sortait pas de la piste, il lui arrivait de rivaliser avec des Lauda, Prost et autres Senna. Retour sur une carrière faite de pneus crevés et de tôles froissées.

MERCI MARLBORO

Le petit André est né à Rome le 31 mai 1959 d’une mère bûcheron et d’un père carrossier. Comme tout le monde, sa carrière commence par du kart. Les places sont chères pour grimper les échelons du sport auto, toutefois de Cesaris peut tout se permettre : Marlboro est son sponsor personnel et sert de machine à billets. En 1978, il fait le grand saut en monoplace en concourant dans le championnat anglais de Formule 3. Très vite, sa rapidité à se mettre dehors impressionne. Une année d’apprentissage dans les bacs à gravier plus tard, il termine deuxième du championnat derrière Chico Serra (et les Gipsy Kings).

Ses quelques victoires, couplées au soutien sans faille du cigarettier américain, permettent à de Cesaris de découvrir la Formule 2 dans l’équipe de Ron Dennis, futur propriétaire de McLaren. Le Romain enchaîne les courses avec la même cadence : podium, accident, podium, accident, podium. La récompense vint en fin de saison. En F1, Alfa Romeo vient de congédier Vittorio Brambilla alors qu’il reste deux courses. Andrea de Cesaris est appelé pour le remplacer au pied levé. Le début d’une sacrée histoire…

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On invente pas des images pareilles…

CONFIRMATION

Dennis se rappelle alors au bon souvenir des accidents de F2 et engage de Cesaris chez McLaren en 1981 aux côtés de John Watson. Solide première saison pour l’Italien avec six courses finies sur quatorze. Pour vous dire à quel point les mécaniciens avaient peur de l’animal, McLaren a délibérément retiré sa voiture à la veille du Grand Prix des Pays-Bas après un énième accident.

J’en rajoute une couche pour le plaisir. Sur une saison, un pilote casse sa voiture en moyenne, quoi, trois fois maximum ? Mais avant ce fameux Grand Prix de la honte, de Cesaris s’était crashé dix-huit fois. S’ajoute à cela bien évidemment le boulot pour tout reconstruire, chiffré à plus de 120 heures de travail… Étrangement, son nombre d’accidents en une saison est un record. Watson, douze places devant lui au championnat, a surement du se demander tout au long de la saison qu’est-ce qui était passé par la tête de Ron Dennis…

A la surprise générale, de Crasharis n’est pas reconduit par McLaren en 1982.

RETOUR AU BERCAIL

Il retourne donc dans la maison Alfa et fait tomber un autre record vieux de 19 ans (mais rien à voir avec les crashs désolé) : à 22 ans et 10 mois, Andrea devient le plus jeune pilote à partir en pole position. C’est sur le circuit urbain de Long Beach qu’il réalise cet exploit. Le jour de la course, il resta deuxième pendant une vingtaine de tours. Enfin un podium !

Ah non, on me dit dans l’oreillette qu’il finit dans le mur… En Autriche, il est tellement concentré en voulant doubler un concurrent qu’il se sort lui et son équipier Giacomelli. Il battra même son record de l’année précédente avec 12 abandons sur une année. La saison 1983 commence en fanfare avec une exclusion. Après avoir cassé pas moins de trois turbos lors des essais, il refuse de se soumettre au contrôle de pesée obligatoire de la fédé. Estimant avoir mieux à faire, et bien il regarda la course depuis les tribunes. Lors du Grand Prix de Belgique disputé à Spa-Francorchamps il part comme une balle à l’extinction des feux et ridiculise le poleman, un certain Alain Prost. En tête au premier virage, sa voiture ne tiendra toutefois pas la distance.

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Autriche 1982 – De Cesaris n’aura même pas passé le premier virage.

TETAKOU ET VENTRE MOU

Cela n’empêche pas Alfa Romeo de le congédier en fin de saison. Il part chez Ligier mais la voiture est nulle et le pilote aussi. Je ne vous surprends pas en vous disant qu’il abandonne 10 fois. 1985 sera du même acabit. En Autriche, il part dans une série impressionnante de tonneaux et en ressort indemne. Le Romain est complètement ailleurs puisqu’il pense n’avoir effectué que « oune pétite tétakou » . Enfin c’est ce qu’il dira à son patron Guy Ligier.

Il se fera virer sur-le-champ. Ligier ne le supporte plus : « Si Andrea ne s’est pas tué dans cet accident, c’est bien parce qu’il a une chance insolente. La coque l’a préservé du pire. Ce soir, il pourrait être un homme mort, et nous une écurie en deuil. […] Il n’est pas bien, psychologiquement. Il est troublé, déstabilisé. Il n’est pas dans les dispositions idéales pour faire ce métier. »

Il trouve refuge chez Minardi l’année suivante et fait sa pire saison. Aucun point marqué, plein d’abandons, une non qualification et il se fait souvent devancer par son équipier, le débutant Alessandro Nannini. Rien ne changera chez Brabham en 1987. C’est ici que commence une série encore jamais vue en F1 : entre 1986 et 1988, le Romain va enchaîner 22 courses d’affilée sans voir le drapeau à damiers ! Même s’il monte sur le podium en Belgique et finit 8e en Australie, il ne termine aucune course de toute l’année 1987 ! Les principaux responsables ? Bayerische, Motoren et Werke. Le moteur BMW est un fardeau terrible pour l’équipe. Pas puissant pour un sou, fragile comme du cristal, il est même responsable de la mort de l’équipe, pour vous dire.

Suite à ce naufrage complet, Brabham ne participe pas à la saison 1988 et de Crasharis s’en va chez Rial, une toute nouvelle équipe fondée par Gunther Schimdt, ancien boss d’ATS. Les moyens sont inexistants et la voiture fait peur à voir. Dans un cercueil roulant, de Cesaris ne se dégonfle pas et fait une saison dont lui seul a le secret. Il finit on ne sait trop comment quatrième à Detroit, puis finit lamentablement dans le mur de pneus quelques courses plus tard.

TUNNEL

N’étant pas pleinement satisfait de son pilote, Schimdt congédie de Cesaris. Heureusement, une équipe italienne sponsorisée par Marlboro n’est jamais loin. Ici, il s’agit de la Scuderia Italia. Le début de saison était prometteur cependant. A Monaco, il était parti pour finir troisième… avant d’aller s’empaler sur son meilleur ami Nelson Piquet qui était à un tour ! Au lieu de continuer avec une voiture meurtrie, de Cesaris défait son harnais en plein virage et invective son comparse dans une série de gestes stéréotypés à souhait. Deux courses plus tard, de Crasharis retombe encore dans ses travers. Alors qu’il est largué à la 10e place et déjà hors-course, son équipier Alex Caffi, lui, est aux portes du podium. Il est même sur le point de prendre un tour au Romain. Caffi se porte à sa hauteur… et patatras. Andrea fait comme si de rien n’était, prend son virage en serrant Caffi et expédie son équipier dans le mur !

Cette erreur impardonnable confirme une crainte qui plongeait le paddock dans la terreur. De Cesaris aurait une vision tunnelisée ! L’article Wikipedia nous informe que la vision du tunnel est la perte de la vision périphérique avec rétention de la vision centrale. En d’autres termes, c’est comme si on regardait à travers un rouleau de sopalin. Mais le pauvre homme était déjà accusé de tous les maux, dont le syndrome de la Tourette ! Jamais confirmé par l’intéressé, le mystère resta donc entier. Toutefois on peut penser la rumeur vraie car l’Italien ne cachait pas ses tics. Par exemple, on l’a souvent vu avec les yeux révulsés façon Dhalsim dans Street Fighter.

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Très joli.

CRUELLES ANNÉES

Comme le bon vin, il se bonifie avec le temps. La cuvée 1990 est fantastique, il est encore plus mauvais et nuit au peloton. Au Brésil il abandonne au premier tour et à Imola il manque de sortir non pas un, mais deux pilotes. Remplacé par Lehto pour 1991, il passe dans la nouvelle équipe Jordan. La voiture est plutôt bonne mais pas encore au point. A Monaco il était dans les points avant que son câble d’accélérateur ne le lâche. Au Canada il finit quatrième, rebelote au Mexique malgré une nouvelle casse de son accélérateur. En France il finit sixième. Tout ça en quatre courses !

Au soir du Grand Prix d’Allemagne il figure à la huitième place du championnat ! Le Grand Prix de Belgique marque les débuts de Michael Schumacher et de sa stratosphérique septième place en qualification sur un circuit qu’il ne connaissait même pas. En revanche, peu se souviennent du hold-up manqué d’Andrea de Cesaris. Revenu deuxième, sur les talons d’Ayrton Senna, il abandonne à trois tours de la fin après une casse d’un élément de son moteur. Une casse stupide puisque tout s’est joué à cause d’une pièce neuve qui était trop petite pour le moteur Ford…

Jordan aurait aimé garder de Cesaris, c’est bien la première fois que ça arrive d’ailleurs. Mais l’équipe signe avec les cigarettes Barclay qui voient d’un mauvais œil le Marlboro Man. Il atterrit chez Tyrrell, sa neuvième équipe treize saisons. De Cesaris a changé, l’homme qui casse la voiture en deux semble mort et enterré. Deux de ses abandons sont dus à des erreurs de pilotage, certes, mais sa saison a été largement sabotée par le moteur Ilmor V10. C’était moins bien en 1993, le Ilmor est troqué pour un poison Yamaha, tout juste bon à faire des pianos.

AIN’T NO SUNSHINE WHEN HE’S GONE

Et en 1994 c’est le drame. On ne voit pas Andrea au départ de la saison pour la première fois depuis 1980. Le paddock est bien triste, des banderoles « Un volant pour Andrea » pullulent sur les circuits. Conscient de la volonté du public de revoir le Romain, Edmund Irvine, irlandais de profession, se sacrifie. Il est jugé responsable d’un bon crash impliquant trois voitures et est banni pour trois courses. Une aubaine pour Andrea, rappelé par Jordan pour la course à Imola. Tout de suite, les vieilles habitudes de pilote chevronné réapparaissent : un châssis plié dès les essais. C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Une quatrième place à Monaco plus tard, de Cesaris est récupéré par Sauber pour remplacer Karl Wendlinger, victime d’un accident sur le même tracé. Ça commençait bien, avec des points, puis on sent que sa vision en tunnel est devenue une vision en Ray Charles. Au soir du Grand Prix d’Europe, Wendlinger doit reprendre le volant et le Romain décide de partir en vacances. Mais le pilote n’est pas totalement remis et Peter Sauber se rue sur le téléphone pour rappeler Andrea en catastrophe. Mais impossible de le joindre ! l’Italien avait décidé de couper les ponts, ligne de téléphone comprise…

De Cesaris, déjà décidé à prendre sa retraite fin 1993, fait le grand saut et se retire à la fin de la saison. Plusieurs équipes de CART tentent de le débaucher mais le Romain juge les monoplaces trop dangereuses. Il est vrai qu’avec des vitesses de pointe dépassant les 400 km/h sur ovales et un pédalier au niveau de l’axe des roues avant… Andrea sait pertinemment qu’il va y rester pour de bon si un accident se produit.

Le reste de sa vie est tout aussi extrême puisqu’il s’adonne au windsurf sur l’île de Hawaii. Le 5 octobre 2014, à l’âge de 55 ans, Andrea de Cesaris part rejoindre le paradis des pilotes. Immortel sur quatre roues, c’est sur deux roues qu’il trouve la mort dans un « banal » accident de la route pour celui qui aura trompé la mort pendant plus de vingt ans… Non sei stata dimenticata, Andrea.

PALMARÈS

Serial crasher ne veut pas forcément dire palmarès inexistant, voyez plutôt :

  • 208 Grands Prix
  • 148 abandons
  • 3 non qualifications
  • 1 non préqualification
  • 1 exclusion (non respect d’un contrôle)
  • 1 forfait (l’équipe ne voulait plus réparer la voiture)
  • Bizarrement, 1 pole
  • 1 meilleur tour en course
  • 5 podiums
  • Meilleur classement : 8e (1983)
  • Détenteur du record de GP sans victoires
  • Détenteur du record d’abandons : 148 (soit 71% de ses courses)
  • Détenteur du record d’abandons consécutifs (22, entre le GP d’Australie 1986 et le GP du Canada 1988)
  • Détenteur du record d’abandons sur une saison : 16 abandons sur 16 courses, un ratio de 100%

VIDÉOTHÈQUE

  • Les premiers émois en Formule 2 (Pays-Bas 1980)
  • « Si vous ne ne foncez plus dans un écart qui se créé, alors vous n’êtes plus un pilote de course » disait Ayrton Senna. Andrea est un pilote, ça c’est sûr (Saint-Marin 1981)
  • La première pole et le crash à Long Beach (1982)
  • Une énorme baston entre Lauda et de Cesaris (Las Vegas 1982)
  • De gauche à droite : Giacomelli, Piquet et de Cesaris chantent une belle chanson (1984)
  • Toujours regarder dans ses rétros (Australie 1987)
  • De Cesaris manque de sortir le leader et se fait traiter d’idiot par James Hunt en personne (Saint-Marin 1990)
  • De Cesaris mange une banane et part uriner, des images captivantes (ainsi qu’une fin cheloue) (1992)
  • Treize ans avant Raikkonen sur Fisichella (Japon 1992)
  • Un dernier et puis s’en va (Europe 1994)
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