PAS DE PITIÉ POUR INOUE

Les fins gourmets s’accordent à dire que le bœuf de Kobe est la meilleure viande qui puisse exister. En revanche, le pilote de Kobe ne connaît pas le même amour. Aussi appelé par son nom latin « takus inoetus », ce spécimen unique au monde se caractérise par un casque bleu et blanc, une mallette de yens pleine à craquer et une main gauche à la place de la droite (et vice-versa).

Taki Inoue. Un homme ayant trouvé sa vocation de pilote après avoir acheté un paquet de bonbons contenant une carte à collectionner James Hunt. Des années plus tard, le rêve de Taki se réalise bien que difficilement. Ukyo Katayama a eu la chance d’observer et de courir contre la bête en 1995. L’ancien pilote Tyrrell déclara, en toute simplicité, que son compatriote était « pourri. » 

D’autres ont aussi essayé de mettre des mots sur les prouesses du bonhomme. Ainsi, Herbert « s’est senti comme Inoue » lorsque son nouvel équipier, Michael Schumacher, lui colla deux secondes au tour lors des essais de pré-saison en 1995. Même son patron Jackie Oliver n’a pu s’empêcher de garder sa langue dans sa poche : « la courbe d’apprentissage de Taki est haute, sa courbe de performance est très plate. »

WE NO SPEAK AMERICANO

La carrière moyenne de Taki Inoue commence en 1985 en voitures de sport japonaises. Non couronné de succès, Inoue prend le pari de s’enfuir en Europe deux ans plus tard dans l’optique de se faire un nom dans le milieu du sport automobile. [rires dans l’assemblée] Lorsque son avion se pose à Londres, Taki s’empresse d’aller au guichet principal pour demander la direction de la course la plus proche. On lui indique alors d’aller à Newmarket, ville connue pour ses courses… hippiques.

Les premières (vraies) courses d’Inoue sont relativement compliquées. Il y a un truc qui coince, ça se sent. Qu’est-ce ? Oh, trois fois rien… C’est juste qu’IL NE SAIT PAS ALIGNER TROIS PHRASES EN ANGLAIS !! Le fait qu’il ne connaisse absolument aucun circuit briton et le fait qu’il n’ait jamais conduit une monoplace de sa vie paraissent dérisoires à côté.

On ne va pas se mentir, Inoue s’embourbe encore plus en Angleterre. Il repart donc dès 89 dans son Japon natal. Formule 3, Formule 3000, tout y passe. Malgré des résultats qui donnent un peu plus la banane, Taki n’arrive pas à accrocher un foutu podium. En revanche, il peut se targuer d’avoir fini devant Tora Takagi lors de la campagne 93, ce qui n’est pas mal après tout.

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Détrompez-vous, Inoue (n°33) n’est pas responsable de l’accrochage.

INOUE & SOSPIRI, MEILLEURS AMIS

Inoue revient en Europe en 1994. Il s’attaque cette fois-ci directement à la F3000, antichambre de la F1. Le pilote signe chez Super Nova. Malgré un nom qui claque, l’équipe peine à briller… enfin seulement dans un garage en particulier. Car Inoue compte comme équipier un certain Vincenzo Sospiri en lice pour le titre !

Mais ça, Inoue s’en moque. Le Japonais a d’autres projets en tête et préfère se concentrer sur ses négociations avec des équipes de Formule 1 en quête d’argent : Larrousse, Footwork, Lotus… Jusqu’à ce que Simtek craque et titularise Inoue pour le Grand Prix du Japon. Ironie du sort, la place dans l’équipe britannique s’est jouée entre Taki et… Sospiri ! Fort heureusement pour l’Italien, il finira par trouver un volant en Formule 1 le temps de trois séances d’essais chez Lola.

Même si Inoue connaît très bien le circuit de Suzuka, il ne fait pas illusion en qualifications. 26e et dernier de la séance, à sept secondes de la pole position et à trois de son équipier ! Bon, le type parvient tout de même à se placer devant les deux Pacific, qui auront décidément connu une bonne saison de merde.

Le lendemain, il pleut des cordes sur le circuit. La Simtek restera trois tours en piste, avant de rejoindre la Tyrell de Katayama dans le mur.

FOOT DOESN’T WORK AT FOOTWORK

En 1995, Inoue toque à la porte de Footwork. L’équipe est immédiatement séduite par son idée d’injecter pas moins de 7 millions de dollars dans les caisses. Rendez-vous compte, la Juventus de Turin a acheté Zidane pour moins que ça. Inoue aurait ainsi largement pu s’offrir les talents du double Z. Sept millions, ça correspond aussi (à peu de choses près) à 600 000 tickets au Speedkart de Hyères-les-Palmiers ou à 8 millions de sandwichs SNCF jambon-beurre (tarif du Leclerc d’Aulnay). Ça fait réfléchir.

En fait, Inoue en F1, c’était un peu Yuji Ide avant l’heure. Les deux se sont montrés incroyablement lents, avec une certaine proportion à se crasher à des moments incongrus. Pour Ide ce n’était pas trop grave à la limite, il évoluait chez Super Aguri donc crash ou pas, il était dernier quoi qu’il arrive. Autant pour Inoue… Taki vient de se dégoter un volant chez Footwork, une équipe pas exceptionnelle mais pas moisie non plus. Se foirer est donc relativement proscrit.

Ça tombe bien pour sa nouvelle équipe, s’il y a bien un exercice où Inoue excelle, c’est la qualification. Nous sommes en Argentine, deuxième rendez-vous de la saison. Ok il pleut à torrent, ok Inoue découvre le circuit. Mais bon sang de bonsoir, il est relégué à dix secondes de son équipier ! Et à 14 de la pole position !!

BANQUEROUTE MONEGASQUE

On pourrait croire que le pénible circuit de Monaco allait venir facilement à bout des nerfs d’Inoue. C’est mal connaître le combatif japonais, lui qui ne lâche jamais rien. Par mégarde, il gare sa Footwork dans les nombreux échappatoires du circuit. Le moteur Hart ayant calé, Taki a deux choix devant lui : soit il laisse sa voiture à l’abandon et fait une croix sur sa deuxième séance qualificative soit il tente le tout pour le tout.

Et c’est précisément ce qu’il fait. Inoue reste prostré dans sa voiture et attend patiemment que la dépanneuse le remorque jusqu’aux stands. Trop honteux pour ôter son casque, Taki ne prend même pas la peine de défaire sa ceinture ! Et mon petit doigt me dit qu’il fait très bien…

Derrière lui, il y a une voiture de sécurité qui fait chavirer la foule. A son bord, l’as des as : Jean Ragnotti ! Le Français troque sa R5 Turbo pour une Clio Williams. Pendant la pause entre les deux séances de qualifs, Ragnotti s’en donne à cœur joie et arsouille comme un porcasse. Mais de l’autre côté du circuit, Inoue entame sa pénible rentrée au garage… Quelle ne fut pas la surprise pour Ragnotti, qui déboule à 150 aux virages de la Piscine et trouve devant lui… une dépanneuse et une Footwork, toutes deux roulant au pas !

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Oups.

Sous la force de l’impact, car oui impact il y a eu, la F1 se retourne comme une crêpe. Légèrement commotionné, Inoue peut remercier sa bonne étoile et son anxiété pour avoir eu la lumineuse idée de garder son casque. Il est transporté directement chez le médecin de course qui… lui tâte les parties. « Simple procédure médicale en cas de traumatisme crânien » selon le médecin. Je me demande s’il a vraiment eu son diplôme celui-là…

Si Taki et son service trois pièces s’en tirent bien, cette saison riche en rebondissements est loin d’être finie.

PANIQUE A BUDAPEST

Arrive le Grand Prix de Hongrie 1995, le point d’orgue de la carrière de Takachiho Inoue. Évoluant à une anonyme dix-huitième place, Inoue est contraint d’abandonner au bout de 13 tours de course. Son V8 vient de rendre l’âme, quelques flammèches commencent à s’échapper de la Footwork blessée. Le brave Taki, n’écoutant que sa force et son courage, s’en va chercher un extincteur pour calmer le Buisson ardent et éviter tout drame.

Devant faire face à un commissaire de piste hongrois ne sachant surement pas qui est cet étrange homme casqué gesticulant avec vigueur, Inoue doit user de sa force pour arracher l’engin des mains de ce dernier. Le pilote revient en courant à grandes enjambées vers sa monoplace. Mais horreur !! Une voiture non identifiée débarque sur la piste pour s’occuper de la Footwork dégageant des flammes assez épaisses pour y cuire trois saucisses et une merguez. Le conducteur et les passagers du véhicule démoniaque font fi du pilote japonais et lui rentrent littéralement dedans, sans aucun scrupule, à la vitesse folle de 1,4 mètres/seconde. Sonné, choqué et surtout grièvement blessé par ce choc horrible, Inoue lâche d’un coup d’un seul son extincteur.

Il se tint debout, inerte, puis s’écroula par terre de douleur de souffrance.

Voyant déjà St Pierre et les portes dorées, Inoue n’a pas d’autres choix que d’agoniser en silence. Charlie Whiting, directeur de course, ne veut pas qu’il quitte le circuit en hélico car cela voudrait dire drapeau rouge et course arrêtée ! Une heure plus tard, Taki franchit enfin les portes du pénitencier hospitalier et, avant même de l’ausculter, les médecins lui réclament son numéro de CB ! « Pendant deux ans ils n’ont pas cessé de m’envoyer la facture. » – Taki Inoue

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10/10 pour la note artistique.

PRISE DE (POLE) POSITION

Quelques semaines plus tard, le Japonais est de nouveau sous les feux de la rampe. Sentant le titre lui échapper de plus en plus, Damon Hill débranche le cerveau à la Mansell et s’encastre dans la Benetton de Michael Schumacher. Le pilote britannique s’excusera immédiatement, déclarant que tout était de la faute de Inoue. Comme le Japonais était dans le coin au moment des faits, sur un malentendu… Mais le monde n’est pas dupe, Damon. Toi aussi tu auras droit à ton article sur tes multiples bourdes.

Lors de la course suivante, à Estoril, Inoue reste en pole position pendant douze minutes consécutives, soit 720 secondes pleines. Il s’élancera finalement dix-neuvième. C’est aussi au Portugal que le pilote monte au créneau, et je suis absolument sérieux. Nous sommes en 1995, Jacques Chirac vient d’être élu président et décide de bombarder des atolls pacifistes du Pacifique (rien à voir avec l’équipe Pacific, toutefois). Profondément scandalisé, surtout lorsque ça fait pile 50 ans qu’Enola Gay, Little Boy et Fat Man ont frappé, Inoue décide de ne plus boire une seule goutte de la fierté française, à savoir le vin rouge.

Taki termine sa campagne 1995 avec style et dans le mur du circuit d’Adelaide, en Australie. Le Japonais quitte précipitamment la piste car ce dernier avait tellement peur de ralentir Schumacher, en passe de lui prendre un tour, qu’il regardait plus ses rétroviseurs que devant lui !

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Fun fact : Inoue a passé plus de temps hors de la piste que sur celle-ci.

TAKI OU FISI ?

Ses deux saisons en F1 en ont rebuté plus d’un, mais pas Minardi. Il faut dire qu’en signant Taki Inoue, ils amortissent un quart de leur budget annuel ! Toutefois, dans un pur film catastrophe, un des nombreux sponsors d’Inoue arrête les frais au dernier moment. Giancarlo Minardi essaie tant bien que mal de garder sa poule aux œufs d’or fissurés en lui promettant un volant pour les trois premières courses. Inoue n’est pas de cet avis. « Ce n’est pas juste, dit-il. Je paye, je conduis. Je ne paye pas, je ne conduis pas. »

Une logique implacable qui pousse le patron italien à aligner un rookie à Melbourne : Giancarlo Fisichella ! Et oui, Fisi doit ses débuts en Formule 1 à la bonne morale et à l’honneur de Taki Inoue… Incroyable d’écrire ça aujourd’hui. Dans un entretien accordé à F1 Racing peu après sa retraite forcée, le pilote a dressé ce qui est, de loin, le meilleur bilan personnel de l’histoire de l’humanité.

« Je bois trop. Je fume trop. Je suis un gros flemmard. »

Entre la fin des années 90 et le début des années 2010, Inoue disparaît complètement de la circulation. Puis, un beau jour, un compte Twitter fut créé. Derrière ce compte, non pas un fan nostalgique voulant rendre hommage au pilote japonais mais… le pilote himself ! Et trop beau pour être vrai, Inoue est beau joueur sur sa carrière. Il sait qu’il n’a pas été le plus rapide, le plus futé ou le plus chanceux et il en fait sa fierté !

Pour ça, pour tout ce que vous avez pu accomplir, pour les joies que vous nous avez procurées, c’est toute la nation française qui vous présente ses excuses pour 1995, Taki, et surtout qui vous remercie d’être le pilote que vous fûtes.

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