LONDOÑO-BRIDGE : Le volant ou le plomb

En 67 ans, la Formule 1 en a vu passer des phénomènes. Sur mille pilotes, seuls 757 ont eu la chance de participer à un Grand Prix. D’ailleurs, pensez-vous qu’ils n’étaient ou qu’ils ne sont que de simples conducteurs ? Si c’est le cas, vous avez tort car il y a vraiment eu tout et n’importe quoi.

CUCHILLA

Il n’y a qu’à voir leurs surnoms à ces pilotes. Les sobriquets qu’ils ont pu recevoir laissent parfois rêveur : Iceman, le Baron Rouge, le Finlandais Volant, le Champion sans couronne, le Papillon, etc. Mais aucun n’inspire vraiment la crainte. Enfin, sauf lui peut-être : Ricardo « Cuchilla » Londoño-Bridge.

Un pilote qui se fait surnommer Cuchilla, littéralement la lame, le couteau… Ça ne me fait pas vraiment penser à d’éventuels exploits en piste. Et puis quand on s’intéresse de plus près au pilote, on se rend bien vite compte qu’on ne se trompe pas. A peine suffit-il de regarder sa date de naissance.

8 de agosto de 1949, Medellín, Colombia

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Toute la classe vestimentaire des années 80 sur un seul homme.

TÍO SAM

On en sait très peu sur ce pilote. On ne sait pas d’où il vient et encore moins si Londoño-Bridge est son vrai nom. Toutefois une chose est sûre, c’est juste un pauvre qui a de l’argent. Il est massivement soutenu par la Fedecafé et par un certain Pablo… Emilio… quelque chose dans le genre.

Même ses exploits en piste sont inconnus ! Lorsqu’il quitte sa terre colombienne au crépuscule des années 1970, les journaux locaux laisse supposer le fait qu’il excelle en stock-car et en moto mais rien de plus.

De toute façon, ce n’est dans aucune des deux catégories citées que l’on voit Londoño courir aux Etats-Unis. Le pilote a fait le grand saut, à 30 ans tout de même, pour disputer quelques courses en IMSA GT. Il finit néanmoins septième des 24 Heures de Daytona en 1980, une course très réputée. La même année, financé par un concessionnaire auto et par un équipementier sportif (et surtout par vous-savez-qui), il monte sa propre équipe en CanAm et finit douzième.

MILAGRO INGLÉS

Tournant visiblement à la blanche, il enchaîne son troisième championnat de l’année et prend un billet en Grande-Bretagne pour disputer le championnat anglais de Formule 1 Aurora AFX. Il s’inscrit pour la dernière épreuve mais n’a pas de voiture. Il rencontre un gars, Colin Bennett, qui lui propose un deal incroyable que seul un pendejo pourrait refuser : une Lotus 78 pour trois fois rien.

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Sauf que Bennett ne lui a pas tout dit. La voiture en question est une Formule 1 vieille de trois ans qui aurait déjà dû finir à la casse… deux fois. En juin 1980, Gianfranco Brancatelli (c’est son vrai nom) la détruit complètement. Mais deux mois plus tard, la 78 revient sur les circuits, cette fois confiée à Désiré Wilson. La Sud-africaine achève une deuxième fois la voiture quand un roulement casse à pleine vitesse.

Et ce qui devait arriver arriva. Londoño-Bridge est lui aussi victime d’un sévère accident lors des essais. Bizarrement, il en sort indemne. La voitu… le tombeau roulant est reconstruit une nouvelle fois pour la course et le Colombien fait des miracles à son volant. Pour sa première course en monoplace, il termine septième, à la porte des points ! Bennett est impressionné par ce prodige de Londoño et en fait son protégé.

ENSIGN Y BILLETICO

Entre temps, Morris Nunn, fondateur d’Ensign – une petite structure de F1 des années 1970 – a cruellement besoin de dineros. Pendant l’intersaison 1980-1981, Colin Bennett fait son entrée dans le capital de l’équipe. Ni une ni deux, il en profite pour parler de son poulain Londoño et de son potentiel financier muy interesante.

Après avoir engagé le Suisse Marc Surer pour disputer la saison 81, Ensign le met sur la touche en faveur de Ricardo Londoño-Bridge. Le Colombien arrive alors à Jacarepagua, au Brésil, pour la deuxième course. Il se présente dans le garage Ensign et pose une seule question : « La mort ou tchitchi ? » Euh non, attendez. Ça a donné quelque chose comme ça je crois.

Tenant visiblement à la vie, Mo Nunn s’exécute immédiatement et choisit l’argent. Soulagé de quelques deniers américains, Londoño n’a plus qu’à obtenir sa super-licence pour disputer la course. Avant cela, il participe à la séance d’essais du mercredi. Cette dernière est censée être une séance d’acclimatation, le circuit de Jacarepagua s’étant absenté deux ans du calendrier.

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La seule photo de Londoño en F1.

¿SUPERLICENCIA?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le Colombien impressionne. Armé d’une F1 de l’an passé (déjà peu fameuse) mise à jour, il se classe dix-huitième de la séance. A quatre secondes du meilleur temps de Carlos Reutemann, Londoño-Bridge se permet de devancer Nelson Piquet, René Arnoux et Jean-Pierre Jabouille, trois titres et 32 victoires à eux trois ! Et encore mieux, il est dans la même seconde que les champions et légendes que sont Gilles Villeneuve, Alan Jones, John Watson, Patrick Tambay, Keke Rosberg… et Andrea de Cesaris qui n’est plus à présenter.

Une performance qui en laisserait plus d’un sur le cul mais surement pas Rosberg. Le Finlandais est à l’époque encore un inconnu dans une écurie pas terrible, Fittipaldi. Passablement agacé par le Colombien, il le brake-check et l’inexpérience fait le reste : l’Ensign s’encastre dans la Fittipadi. L’incident suffit aux commissaires pour refuser la superlicence à Londoño. Dépité, Mo Nunn fait le tour des hôtels jusqu’à trouver Marc Surer, légèrement éméché, la nuit précédant les qualifications. Ce sera lui qui pilotera l’Ensign alors que Londoño a déjà payé sa place ! Une situation qui amuse Surer, lui qui finira la course quatrième et avec le meilleur tour en prime.

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Remplaçant au pied levé, Surer participa aux qualifications avec les sponsors de Londoño encore sur la voiture !

RECICLAJE PROFESIONAL

Et Londoño dans l’histoire ? L’aventure en F1 du Colombien aura donc duré le temps d’une séance d’essais. Il aurait déclaré qu’il préférerait conduire des motos en Colombie que de piloter une bouse en F1 mais on y croit pas trop. L’animal est revu vite fait en Formule 2 en 1981 puis de nouveau en IMSA GT de 1983 à 1985. Londoño aurait dû encore participer aux 24 Heures de Daytona en 1986 avec un certain Diego Montoya, l’oncle du très calme Juan Pablo Montoya. Ricardo déclara forfait au dernier moment.

Il arrête dans la foulée sa carrière de pilote automobile pour se concentrer sur l’activité sympathique qu’est le trafic de drogue. Londoño-Bridge se rapproche sensiblement des narcos locaux dans les années 1990 jusqu’à ce qu’il se fasse choper en 1998 avec plus d’une tonne de cocaïne dans une de ses propriétés. Quelques années plus tard, en 2009, il se fait flinguer par Los Urabeños, des joyeux drilles colombiens. On retrouve l’ancien pilote avec douze balles dans le corps, la thèse de l’accident n’a toutefois pas été exclue.

Malheureusement, Ricardo Londoño-Bridge ne fait pas partie des 757 heureux qui ont pris part à un Grand Prix. Il aura suffit d’une erreur de débutant pour que le tout premier pilote colombien, accessoirement financé par Pablo Escobar, soit privé de course ! Des fois, les rendez-vous avec l’Histoire sont manqués de très peu.

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