TOUR(S) DE PEASE

Le drapeau noir. Ce terrible étendard est rarement présenté aux pilotes de Formule 1 étant donné la gravité de sa signification. En sport automobile, un drapeau noir signifie une exclusion pure et dure de la course. L’humiliation est suprême : l’équivalent d’aller au coin pour les pilotes.

Un drapeau noir est généralement précédé d’une action terrible et terriblement stupide. En 1994, Michael Schumacher écope d’un drapeau noir pour avoir refusé de servir une pénalité. En 2007, Felipe Massa reçoit un drapeau noir pour avoir grillé un feu rouge dans la voie des stands. En 1989, on présente le drapeau noir à Nigel Mansell pendant trois tours de suite pour avoir reculé dans les stands… avec la suite que nous connaissons. Et en 1969, le drapeau noir est agité devant un certain Victor « Al » Pease pour une raison tout à fait unique en Formule 1. Qu’avait-il fait de si grave en cet après-midi canadien de septembre ’69 pour être disqualifié ?

OSTIE DE DÉBUTS

Figurez-vous qu’avant d’être pilote de course, Al Pease était un héros de guerre ! Anglais de naissance, il s’est rapidement engagé dans l’armée britannique. Après plusieurs services en Rhodésie, en Égypte ou en Inde, Pease quitte son pays pour le Nouveau Monde. Atterrissant finalement au Canada, il se fait naturaliser et plonge dans le merveilleux monde des sports mécaniques dans les années 1960. Ses succès mineurs dans les compétitions locales lui valurent un soutien financier de la part du pétrolier Castrol. Armé de nombreux deniers américains, Pease a désormais l’opportunité de tenter sa chance dans l’élite en 1967.

Une fois les 500 Miles d’Indianapolis virés du calendrier F1 en 1961, un digne successeur a longtemps été cherché dans le pays de l’Oncle Ronald. Sebring et Riverside furent les premiers choix. Puis vint Watkins Glen. Le merveilleux circuit vallonné de l’Etat de New York aura fini de convaincre la F1 de rester en Amérique. Six ans après l’intégration du « Glen », ce fut au tour du Canada d’entrer dans la danse. Une véritable aubaine pour les pilotes canadiens qui connaissent leurs circuits par cœur.

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Des grosses shades, une mèche à la Superman (malgré une évidente calvitie) et des gants en cuir. Al Pease, c’était avant tout une belle représentation de la classe.

Lors de la première édition du Grand Prix du Canada en 1967, les locaux Eppie Wietzes et Al Pease sont de la partie. L’un a une Lotus 49, l’autre une Eagle T1F. Si Wietzes finit par abandonner, Pease fait face à l’adversité coûte que coûte. Par trois fois sa batterie le lâche, pourtant il refuse d’abdiquer. Et au final, sur les 90 tours que comptaient la course, Pease n’en complète que… la moitié ! Il termine à quarante-trois tours du vainqueur, Jack Brabham ! Il est bien évidemment non-classé de l’épreuve pour avoir accumulé un retard trop important.

Mais Al Pease ne se décourage pas. Sans pour autant tenter le diable et disputer une saison complète en F1, il attend patiemment chaque année son épreuve canadienne, toujours au volant de l’Eagle T1F. En 1968, un moteur Climax récalcitrant ne lui permet pas de prendre le départ de la course. Dommage, Pease ne peut donc pas capitaliser sur une excellente dernière place acquise en qualifications la veille, à quinze secondes de la pole…

PEASE OFF, AL

Tant pis si les éditions 1967 et 1968 ne lui ont pas souries, Al Pease est encore là. La Formule 1 le revoit une troisième fois en 1969. Toujours pour son Grand Prix national, à Mosport, et toujours avec une Eagle T1F à moteur Climax. Mais plus les années passent, moins Pease a de chances de bien figurer, du moins en gardant le même matériel. Sa T1F est désormais vieille de trois ans, son moteur aussi. Ce Climax, d’ailleurs, compte maintenant 100 chevaux de retard sur les redoutables Cosworth DFV qui propulsent les trois quarts du plateau !

Arrive la séance qualificative. Pease se qualifie dix-septième, à onze secondes de la pole position de Jacky Ickx. Je vous entends déjà rire au fond de la salle mais sachez que le brave canadien devance des pilotes ! A savoir d’autres régionaux (et illustres inconnus) comme Bill Brack et John Cordts. La course de Pease démarre en fanfare puisqu’il s’accroche avec Silvio Moser dès le premier tour.

Si Moser termine à pied, l’Eagle tient le choc. Qualité américaine. Mais le rythme du Canadien est quelque peu exceptionnel. Le circuit de Mosport est rapide et court : dix virages et moins de quatre kilomètres de piste. Les écarts sont donc relativement faibles entre les pilotes. Pourtant, Al Pease tourne jusqu’à vingt secondes au tour plus lent que les hommes de tête ! En perdant autant de temps, il se fait prendre un premier tour au bout de… cinq boucles à peine ! Hallucinant.

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Derrière ces airs de Simon Templar se cache un pied droit peu développé. 

Pour couronner le tout, la lenteur de Pease n’a d’égal que sa dangerosité. Le « pilote » aime zigzaguer en piste, de préférence lorsqu’il se fait prendre un tour. Ainsi, Piers Courage et les pilotes Matra, Jackie Stewart et Jean-Pierre Beltoise, sont victimes de différents coups de roue côté Pease. C’en est trop pour Ken Tyrrell. Ses pilotes perdent des places à cause de la conduite erratique de l’Eagle numéro 69 et cela ne peut continuer ainsi. Tyrrell va s’entretenir avec la direction de course…

La décision tombe comme un couperet. Al Pease et John Cordts sont terriblement largués. Si Cordts a la lucidité d’abandonner assez tôt, Pease continue inlassablement et accumule les tours pris par le reste du peloton. En milieu de course, le Canadien est sommé de garer son Eagle dans les stands. Il vient d’être disqualifié pour… conduite trop lente ! Un comble en Formule 1, où roulent les voitures et les pilotes les plus rapides du monde. C’est la première et unique fois qu’un pilote de F1 est disqualifié pour pareil motif.

Étrangement, on ne verra plus Pease en Grands Prix après cet « incident » de 1969. Le brave homme continua sa carrière en monoplace dans différents championnats canadiens le temps de quelques saisons. Il raccroche son casque dans les années 1970 mais reste dans le monde de la course en devenant membre du Canadian Automobile Sport Clubs. Finalement, justice est rendue en 1998 : Al Pease entre au Hall Of Fame du sport auto canadien.

Alors, si l’on y réfléchit bien, est-ce qu’Al Pease est le pire pilote de Formule 1 ayant jamais roulé sur un circuit ?

 

Non. Bien sûr que non enfin, il y a aussi eu Chanoch Nissany.


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