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LE PINACLE DU SPORT AUTOMOBILE

J’ai remarqué qu’on adore crier sur tous les toits que la Formule 1 est la catégorie reine du sport automobile. Laissez-moi rire ! Il y a presque 14 ans de cela, la F1 a ruiné sa réputation et son héritage en organisant sa « course de la honte ». Un Grand Prix qui n’aura jamais ô grand jamais dû voir la lumière du jour.

Fermez vos petites mirettes, enfin juste assez pour pouvoir encore me lire, et imaginez une course où tous les pilotes présents sont des vainqueurs de Grands Prix. Vous y arrivez ? Imaginez que dans cette même course, on y ajoute une météo dantesque, des accidents impressionnants et tellement de dépassements qu’on ne sait même plus où donner de la tête !

Et bien aujourd’hui, il n’y aura rien de tout ça.


Nous sommes en 2005. A cette époque lointaine, la Formule 1 était sublimée par le cri strident des V10, le génie de Fernando Alonso et les bourdes de Juan Pablo Montoya. On peut le dire, un vent de fraîcheur souffle en F1. Le règlement change et nous assistons enfin à la déroute du quatuor Schumacher-Todt-Brawn-Byrne, sans oublier la cinquième roue Barrichello. Aujourd’hui, voir Ferrari perdre c’en est presque triste. Mais à l’époque, qu’est-ce que c’était bon !

Voyez-vous la FIA, Fédération Internationale de l’Automobile, a cette année-là l’idée presque lumineuse de bannir les changements de pneumatiques en course. Non, vous ne rêvez pas, en ces temps un train de pneus tenait la distance deux heures sans broncher. Pirelli, vous pouvez prendre quelques notes au passage… Enfin bref, la donne change et cela arrange énormément Michelin. Le manufacturier français, qui équipe Renault et McLaren, truste les victoires tandis que Ferrari et le rival Bridgestone coulent à pic.

PROBLÈMES A LA GOMME

Le week-end du Grand Prix des Etats-Unis 2005, neuvième manche de la saison, débute tout à fait normalement. Les pilotes affrontent un sacré pan du sport automobile : le super speedway d’Indianapolis. Théâtre de l’exploit signé Gastón Mazzacane, c’est ici même que l’on dispute les célèbres 500 Miles, une course de 800 kilomètres où 33 furieux roulent à plus de 300 km/h de moyenne sur un anneau de vitesse à quatre virages inclinés. Toutefois, dans sa configuration F1, Indianapolis ne compte que sur la présence d’une unique courbe inclinée à 9°, un « banking » si vous me permettez l’honteux anglicisme.

Un pilote en particulier n’a pas hâte de remettre les roues aux States, il s’appelle Ralf Schumacher. Un an auparavant, l’ancien pilote Williams fut victime d’un soudain éclatement d’un de ses pneus Michelin en plein banking. C’est à dire que le pneu était là et puis pouf, il a éclaté. Privé d’adhérence, Ralf est expédié à vitesse grand V contre le mur en béton longeant la piste. L’accident laisse le pilote allemand sur la touche pendant des mois et Williams en panique, les voilà obligés de titulariser Marc Gené et Antonio Pizzonia… Vraiment terrible.

Et cette crevaison fait jaser. La doit-on à Michelin ou au caractère extrême de ce virage unique en Formule 1 ? Pour se dédouaner, les organisateurs du Grand Prix des Etats-Unis décident de resurfacer cette partie du circuit pour 2005.

MICHELIN INQUIÈTE

Mais catastrophe ! Michelin, qui équipe 70% du plateau soit 14 voitures, oublie de prendre en compte le nouveau revêtement et les différents paramètres de l’asphalte qui vont avec… Le manufacturier français sous-estime complètement le nouveau niveau de stress subi par les pneumatiques dans ce virage !

Et ce qui devait arriver arriva.

Vendredi 17 juin 2005. Deuxième séance d’essais libres du GP des Etats-Unis. Un pneu de la Toyota du même Ralf Schumacher crève sur le banking. L’Allemand s’écrase encore contre le mur, c’est une copie carbone de son accident de 2004 ! Mais les spectateurs poussent un grand ouf de soulagement lorsqu’ils observent Ralf s’extraire seul de sa monoplace. Le week-end de Ralf s’arrête déjà, le pilote refuse de refaire un tour de manège. Il faut dire qu’il commence à bien les connaître, les murs d’Indianapolis.

Cela aurait pu s’arrêter là. Sauf que le remplaçant de Ralf, le Brésilien Ricardo Zonta, est victime à son tour d’une crevaison ! Michelin est aux abois. Le Bibendum envisage plusieurs scénarios de crise mais aucun d’entre eux ne se révèle efficace. On analyse les pneus : zéro défaut de fabrication. On décide d’acheminer par avion une tonne de pneus de rechange « au cas où » : ils présentent les mêmes caractéristiques que les anciens pneus, et donc les mêmes risques d’éclatement.

En fin de journée, la terrible nouvelle est annoncée aux écuries de Formule 1. Michelin ne peut plus garantir la bonne tenue de leurs pneumatiques au-delà de dix tours parcourus à Indianapolis ! La course en compte soixante-treize…

A BAS LE BANKING !

Branle-bas de combat dans le paddock. Nous sommes à quelques heures du coup d’envoi de la course et Michelin vient de lâcher une bombe. Plutôt rare pour être souligné, les dix équipes du plateau travaillent ensemble et essaient de trouver une solution. Enfin, non, pas vraiment. Ferrari, équipée de Bridgestone, boude les réunions et continue de s’attirer la « sympathie » des rivaux.

La FIA régit l’épreuve et propose en premier lieu aux plaintifs un « soulagement de la pédale d’accélérateur » au moment d’aborder le banking. Une idée ma foi sans danger qui est pourtant immédiatement rejetée en bloc par l’assemblée. Les patrons d’équipes préféreraient quant à eux installer une chicane de fortune en plein milieu du maudit banking pour ralentir les monoplaces de façon plus sûre, même si niveau sécurité on a déjà fait mieux.

Cela aurait pu être une solution mais… Mais la FIA rétorque que les circuits qu’elle approuve après des inspections minutieuses des mois à l’avance ne peuvent pas être modifiés en un claquement de doigts, à quelques heures du Jour J qui plus est ! Les officiels de la FIA en rajoutent une couche et menacent de démissionner de leurs postes, rendant la course inéligible pour le championnat du monde, si n’importe quelle partie du circuit venait à être modifiée !

MENACES ET RÉSERVOIR

Le samedi après-midi, tandis que écuries et FIA se disputent en coulisses, les F1 sont toujours en piste pour les qualifications. Pas de crevaisons à l’horizon mais un autre événement, plus heureux celui-ci, secoue les pilotes. Jarno Trulli créé la surprise et claque le meilleur temps. Cela signifie que Toyota décroche la toute première pole position en Formule 1 de son histoire ! Les regards se braquent de nouveau vers le constructeur japonais, qui n’en peut plus des projecteurs ce week-end.

Les pneus éclateraient donc uniquement parce que les Toyota sont particulièrement véloces sur ce circuit ? Ça pourrait tenir la route… La vérité est ailleurs, aux frontières du réel. Penchons-nous sur le règlement : la qualification se fait sur un seul tour avec le réservoir rempli pour la course. Mais le malin Trulli, persuadé qu’il allait se passer quelque chose dimanche, décide de rouler en qualifications avec un réservoir vide, allégeant sa voiture de plusieurs dizaines de kilos !

La suite des événements nous montrera que l’Italien a eu le nez plus que creux.

En parallèle, les constructeurs envoient la Fédé balader et discutent entre eux. Tant pis si le Grand Prix ne compte pas pour le championnat, les patrons n’ont qu’à occuper les places laissées vacantes par les officiels ! Cela fait siffler les oreilles de Max Mosley. Le président de la FIA est outré qu’on puisse penser pareille ignominie. Et les menaces prennent une toute autre ampleur : si ce Grand Prix est hors championnat, cela mettrait en péril toutes les courses « labellisées FIA » aux Etats-Unis ! Et croyez-moi, il y en a beaucoup.

« C’EST UNE FARCE »

LE DÉPART

Nous sommes à deux doigts de l’incident diplomatique. Malheureusement, aucun compromis n’est trouvé dans la nuit. Et le dimanche 19 juin 2005 à 14H00, heure locale, c’est le drame. Sur la grille, les pilotes Michelin font grise mine. Les monoplaces s’élancent pour le traditionnel tour de chauffe, Jarno Trulli en tête du cortège. Mais au moment de regagner leurs emplacements pour le départ, les 14 voitures chaussées de pneus Michelin rentrent directement aux stands pour abandonner !

Tenus loin des pourparlers et de cette décision plus que surprenante, les spectateurs du monde entier restent bouche-bée. Le cœur des millions d’enfants fans de Formule 1 se brise en mille morceaux. Dans les tribunes, on se casse la voix à huer ce triste spectacle. Canettes de Bud Light à moitié vide et tomates OGM s’entassent en bord de piste.

Car c’est bien six voitures qui vont s’affronter ce soir : deux Ferrari, deux Jordan et deux Minardi. Six voitures. Dont deux F1.

On assiste à une scène aberrante où les places autrefois occupées par les voitures Michelin sont laissées vacantes. De ce fait, les Ferrari de Schumacher, cinquième, et Barrichello, septième, partent avec plus de 20 mètres d’avance sur les quatre charrettes en fond de grille…

LA COURSE

Pendant 73 tours, soit 90 minutes de pur supplice, six voitures font une parodie de course. C’en est déjà trop pour TF1 qui coupe carrément la retransmission du Grand Prix avant la fin du premier tour ! Je le sais bien, j’y étais. Pire encore, dès le départ le moteur Toyota (tiens, encore eux) de la Jordan de la légende vivante Narain Karthikeyan manque de rendre l’âme. Surplus d’émotions sans doute.

Michael Schumacher remporte ce Grand Prix de la honte au forceps, devant son porteur d’eau brésilien. Tiago Monteiro, l’autre pilote Jordan, complète le trio de tête et offre à son équipe le dernier podium de son histoire. Pas sûr qu’il fut célébré comme tel par l’écurie d’Eddie Jordan. En tout cas, sur le podium les deux pilotes Ferrari tirent une tronche de deux kilomètres de long tandis que Monteiro laisse exploser sa joie indécente. Je vous jure, allez voir ça sur YouTube c’est lunaire.

STODDART S’EN MÊLE

A la surprise générale, les deux Minardi de Patrick Friesacher et Christijan Albers, parties dernières, terminent dernières. Elles ramassent tout de même sept points bien immérités. Paul Stoddart, directeur de l’équipe en fin de vie depuis 30 ans, craque en direct devant un journaliste TV :

« Les points ne m’intéressent absolument pas. C’est le jour le plus triste de l’histoire de la Formule 1. Il y avait une possibilité de courir cet après-midi mais elle a été refusée parce qu’ils [la FIA, ndlr] n’ont pas voulu installer une chicane. Les équipes Michelin ont toute ma sympathie. Nous courons pour une seule raison : parce que les Jordan courent aussi.

Je ne peux rien faire, je suis équipé de Bridgestone. Ce n’est pas plaisant de faire ça. Ce n’est pas une course, c’est une farce ! Je présente mes excuses aux fans présents ici aujourd’hui et aux millions de téléspectateurs partout dans le monde. C’est pour cette raison que la Formule 1 doit rester un sport… C’est complètement dingue. La FIA doit se calmer, agir raisonnablement et traiter la F1 comme un sport avant qu’il ne soit trop tard et qu’il n’y ait plus aucune once de sport, putain. Aujourd’hui, c’est de la merde.

Le championnat est terminé pour Minardi. On se battait uniquement avec Jordan. Cette course de merde vient d’achever notre saison. Après ce qu’il s’est passé aujourd’hui, on ne pourra plus les dépasser au championnat. C’est plié. Non seulement cette farce l’a mis profond aux équipes Michelin, elle a aussi ruiné la lutte entre Minardi et Jordan qui devenait intéressante. »

[NB : Les deux équipes sont mauvaises et ne jouent jamais les points d’ordinaire. A quatre mois de la fin de la saison, Jordan compte désormais quatre points de plus que Minardi et est assurée de finir devant au championnat.]

CONSÉQUENCES

La Formule 1 peut avoir honte. Elle a beau chercher des coupables, le mal est fait. Pourquoi ne pas avoir annulé l’épreuve ? Ou pourquoi n’a-t-on pas reporté la course, le temps que Michelin produise des pneus à la hauteur ? Tout simplement, pourquoi ??

Après la course, la FIA continue de se ridiculiser en poursuivant les sept équipes chaussées de Michelin, jugées coupables d’avoir refusé de prendre le départ et ainsi d’avoir nui à la réputation de la Formule 1 ! Un mois plus tard, le Conseil Mondial du Sport Automobile fait marche arrière et blanchit les écuries. Ron Dennis, directeur de McLaren, et Christian Horner, directeur de Red Bull, ont en effet avancé un argument implacable en leur faveur : si tout le monde avait pris le départ et qu’un accident mortel s’était produit, l’Etat d’Indiana n’aurait pas hésité une seconde à poursuivre la marque Formule 1 pour homicide !

Ce Grand Prix des Etats-Unis aura d’énormes conséquences pour de nombreux acteurs. Interviewé sur la grille à Indianapolis, Bernie Ecclestone, grand argentier, prononcera ces paroles prophétiques : « L’avenir en F1 n’est pas radieux pour Indianapolis et Michelin ». Résultat : le speedway américain disparaît à tout jamais du calendrier en 2007 et le Bibendum, qui s’est mangé une publicité fantastique et internationale, arrête les frais fin 2006.

Enfin, la règle de l’unique train de pneumatiques en course est jetée à la poubelle en fin d’année. Jamais plus nous ne verrons des pneus qui éclatent sur les circuits… Ah non, pardon, il semble que Pirelli maîtrise encore aujourd’hui ce savoir-faire à la française !


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2 Comments

  1. Yannix

    Bonjour,

    Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai fichtrement l’impression de me retrouver en arrière de 14 ans en ce moment. Ce qui c’est passé dimanche est du même tonneau que ce qu »on a pu voir dimanche dernier…

    Cldt.

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